Un garçon gentil

En promo depuis quelques semaines, le livre Sex@mour de Jean-Claude Kaufmann. Ce chercheur du CNRS y traite du flirt en ligne. Lors d’une émission de radio, ce sociologue a retenu toute mon attention avec le propos suivant : « Elles (les femmes qui fréquentent les sites de rencontres) ne veulent pas d’un certain type d’homme, trop gentil. […] Elles veulent du plus sérieux […] du bad boy. Je vois des tchats et des forums d’hommes gentils qui se concertent entre eux et qui se demandent : Comment faire pour devenir un petit peu bad boy? ».

Or, j’ai souvent entendu des hommes dire : « Je ne comprends pas, pourtant, je suis un garçon gentil ! » en parlant de leur célibat, ou d’une énième déconvenue sentimentale. Cette phrase m’a toujours laissée perplexe. En fait, cette phrase m’agace.

Quelle est exactement cette qualité mise en avant par tous ces hommes dédaignés par la gente féminine? Est-ce vraiment de la gentillesse ?

Il y a le garçon qui se plie à la moindre volonté de sa compagne, quitte à lui laisser tout pouvoir, toute décision. Peu engageant, à moins d’être une dominatrice dans l’âme.

Il y a le garçon avec qui un conflit est impossible. Pas par pacifisme, juste parce qu’il ne peut pas le supporter, il est trop sensible. Qui a envie de vivre dans le monde sucré de Oui-oui ?

Il y a le garçon qui dit oui à tout, en attendant que sa compagne fasse de même pour tout exigence qu’il aura par la suite. Ne serait-ce pas un peu du chantage affectif ?

Est-ce qu’une femme, de nos jours, relativement indépendante au point de vue financier et affectif, a envie de se lier à un garçon soumis, faible ou émotionnellement peu mûr ?

Et à cette interrogation légitime, l’une des réponses qui m’est fréquemment retournée est : « de toutes façons maintenant, les filles tout ce qu’elles veulent, c’est un gars plein de fric ! »

A ce point de la discussion, je m’insurge… Dis donc, toi, le gentil garçon, pourquoi dragues-tu dans les boites de nuit ? De surcroît, penses-tu que la donzelle court vêtue et outrageusement maquillée qui hante ces lieux est vraiment faite pour toi qui te poses en garçon honnête, doux et gentil?

Tout ça me donne une impression étrange. Les hommes disent avoir intégrer des valeurs féminines, mais il semble que ce qu’ils attribuent aux femmes ne soient pas des valeurs, mais plutôt des faiblesses : la soumission, la fuite devant les conflits, le chantage affectif…

Ils critiquent le comportement féminin mais continuent d’appliquer des schémas classiques parfois à la limite de la misogynie. Les insultes sont encore fréquentes, même sur ces sites de rencontres modernes.

Une solution pourrait être qu’après la libération de la femme, l’homme trouve maintenant sa place dans ces nouveaux jeux amoureux.

To be or not to be… riche !

Depuis quelques jours, plusieurs millionnaires/milliardaires en France et outre Atlantique font le buzz à grands coups d’annonces réclamant d’être taxés plus afin de renflouer les caisses de leurs états respectifs, ou de pouvoir amener une contribution ponctuelle pour soutenir des économies chancelantes. Évidemment, la première pensée du quidam moyen, moi la première : il serait grand temps en effet que les plus fortunés passent à la caisse !

Mais bien vite, un certain cynisme, ancré dans l’empirisme réaliste, refait surface et l’on se demande pourquoi, tout d’un coup, les « riches » voudraient se délester d’un argent qu’ils ont toujours chéri ? Parce qu’ils sentent un danger imminent en provenance des masses laborieuses estime Monique Pinçon-Charlot , rejointe en ce sens par l’ami @Vogelsong. Le quotidien Libération aussi se penche sur la question puisqu’il y consacre un dossier spécial aujourd’hui. Je ne m’appesantirai pas sur cette problématique, donc, puisque d’autres l’ont fait avant moi, et avec bien du talent.

C’est en voyant passer un tweet en provenance de RMC, la radio démago par excellence, qu’une autre interrogation s’est imposée à moi. À ses auditeurs, cette fréquence demandait : « Est-on riche quand on gagne 5.000 euros par mois ? ». Une question floue comme un sondage Ifop et qui a mené, fatalement, à une quasi égalité du OUI et du NON dans les réponses. Un résultat inintéressant au possible et qui m’a poussée à solliciter ma TL à s’exprimer au sujet d’une question, volontairement plus ouverte : « à partir de quel revenu est-on riche? ».

Dans le vénérable Larousse, à « riche » on trouve (les italiques entre parenthèses sont peut-être légèrement modifiés, mais vraiment, à peine) :

Qui a de la fortune, des biens importants : Une riche héritière. (coucou Paris, comment va la duckface ?)
Se dit d’une collectivité dont la situation financière ou économique est prospère : Les pays riches et les pays pauvres. (nous et les autres)
Qui dispose d’une quantité relativement importante d’argent : Aujourd’hui on a touché notre mois, on est riches. (j’ai trouvé deux euros, l’autre jour, ça compte ?)
Qui implique un prix élevé ou une grande valeur, qui se distingue par son caractère luxueux : Une riche demeure. Faire de riches présents. (passe moi mon gode en or, tu veux, François-Marie ? demanda dans un râle la noble Bettencourt)
Qui se distingue par l’abondance et l’excellence des éléments qu’il renferme : Une région au sol riche. (tiens, y’a une barrette de schiste dans ton sol !)
Qui contient tel élément en forte proportion ou quantité : Aliment riche en vitamines.(exemple : le sperme est riche en protéines)
Qui présente de nombreuses possibilités : Une œuvre riche d’enseignements. (ensemble, entre riches, tout devient possible)
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt aux réactions des gens de l’intérieur de Twitter qui ne sont donc pas des moutons mais des oiseaux. Bref. Très vite des remarques (justifiées) sont venues pondérer cette demande : parle-t-on en brut ou en net ? S’agit-il de revenu par personne, et prend-on en compte le nombre d’enfants à charge ? Est-ce le seul salaire dont on parle ou également le patrimoine ? Selon que l’on vive à Paris ou en province, les sommes évoquées n’ont pas non plus la même valeur par rapport au coût de la vie… En somme une première constatation s’impose : la richesse est relative !

G’art aux critiques!

Tout comme moi, petit curieux de l’information, vous avez dû voir ou entendre parler de cette exposition de Takashi Murakami au château de Versailles. Ici et là, la critique s’est déchaînée avant même son ouverture, rappelant la précédente exposition dans les mêmes lieux investis par Jeff Koons.

Avant-garde

Une critique qui se ligue contre une forme d’art contemporain trop commerciale à son goût, trop tape à l’œil, qui n’a sa place nulle part, encore moins à Versailles. Mais sur quel critère peut-on juger ce qui est présentable, à quel endroit et dans quelle circonstance ? L’art n’est-il pas une avant-garde de son époque ? Avant-garde : un terme militaire à l’origine, ceux qui étaient en première ligne pour une mort quasi certaine… Est-ce aussi facile que cela d’exposer dans des lieux chargés d’histoire ? Si la facilité était leur mot d’ordre, Takashi Murakami exposerait dans les salons dédiés uniquement aux mangas, et Jeff Koons dans des parcs d’attractions.

Certes les œuvres de Takashi Murakami ont un effet manufacturé, mais il a bien dû pour cela les imaginer. Sortir ses crayons ou sa planche graphique pour les mettre en image. Lorsque nous voyons des fleurs géantes colorées au milieu des couloirs de Versailles, est-ce aussi horrible ? Les œuvres de Versailles et le lieu lui-même n’est-il pas un excès de décoration moulurée et dorée? L’œuvre n’a pas été créée pour le lieu, mais elle n’est peut-être pas aussi parasite qu’on veut bien le croire.

Beauté universelle ?

De tout temps l’artiste a été là pour donner un regard neuf sur son monde, un regard différent qui, à travers son œuvre, nous rendra évident un détail que nous n’aurions pas vu de nous-même. Ce détail nous inspirera peut-être le dégoût, mais au moins nous l’aurons vu. L’art traduit une idée, pas la beauté. Et, quand bien même ce serait la beauté qui est en jeu dans le monde de l’art, nous ne devons pas oublier que c’est d’une perception esthétique dont il est question.

Esthétique venant du grec aesthetikos signifiant « sentir », « percevoir », « ressentir », donc un sentiment personnel, faisant intervenir la subjectivité, ne pouvant donc pas être considéré comme universel. La beauté n’est pas universelle, et heureusement, cela reviendrait à dire qu’elle répond à des critères précis que chacun de nous serait capable de reproduire. L’art n’est pas une formule mathématique.

L’intérêt de l’art n’est-il pas justement l’expression personnelle ?

Défenseurs de l’art

Les critiques et autres soi-disant défenseurs de l’art (depuis quand l’art a-t-il besoin d’être défendu ?) oublient bien souvent leurs cours d’histoire de l’art. On reproche aux artistes « commerciaux » de faire travailler des assistants, mais les plus grands peintres de la Renaissance (entre autres) travaillaient également sous forme d’ateliers et avec des assistants : préparateurs de pigment, peintres spécialisés dans tel ou tel détail ; avec au final une seule signature.

Le problème de ces « défenseurs » face à l’art contemporain est qu’ils le réfutent lorsqu’on ne voit pas la « patte « , la trace de l’artiste. Car l’idée est là, le concept. On ne peut pas ou plus critiquer notre société avec les mêmes outils que les artistes passés. Certes, les premières formes d’art étaient liées à la trace, mais cela n’était pas pour autant un engagement pour l’éternité. Lorsque Christian Boltanski présente au Grand Palais, en Janvier 2010, des tonnes de vêtements dans une atmosphère frigorifique sur sa demande (cf. l’interview parut dans Le Point en Janvier), quel meilleur moyen de montrer la disparition, la mort, l’effet aurait-il été le même qu’une représentation de cette installation en peinture ?

Subversion

Certains pensent que la subversion est devenue le mot d’ordre de l’art contemporain, mais les artistes que nous allons admirer dans les musées, et dont les œuvres se vendent des millions, sont bien souvent morts dans l’ignorance totale.

La subversion fait partie de la notion d’avant-garde. Montrer autre chose que ce qui est établit est ressenti comme une provocation, comme dérangeant. C’est par la subversion, le déplacement des codes de représentation ou de créations que l’art avance. Si c’est le beau qui est recherché, nous nous retrouvons dans une forme de décoration et non de création. Une décoration qui ferait revenir l’art aux arts mécaniques et non libéraux. L’art (re)deviendrait l’artisanat.

« Un monochrome (ou bichrome/trichrome) pff j’en fais autant quand je repeins les murs chez moi ». Combien de fois a-t-on pu entendre cette réflexion ? Rothko ou un autre : « peintre en bâtiment ». Un peintre en bâtiment qui perdait tout de même son temps à passer des dizaines de couches de peinture à l’huile (une couche mettant des heures, des jours, si ce n’est plus, à sécher…) pour obtenir une luminosité chromatique unique.

Je ne suis pas un fervent défenseur de l’art contemporain, mais un critique de la critique demandant aux publics de ne pas se contenter de l’information qu’on lui donne. Faites vous vos idées par vos propres recherches, non pas en prenant les fragments choisis de journalistes qui, en réalité, ne commentent que leur goût personnel et qui n’est pas forcément le vôtre. La critique est une forme de philosophie ou tout peut être dit, tout est une question d’argument. Tout dépend de la manière dont on présente les choses.

Pour finir, je vous propose d’aller voir les œuvres graphiques d’Andy Warhol, vous verrez que ce n’était pas qu’un commercial de son époque, mais qu’il savait également tenir un crayon.

Larry Clark : instantanés chrysalidiques

C’est l’exposition qui a fait le tour des journaux, des blogs, des émissions de télévision et des ondes radio. Une rétrospective du travail photographique de Larry Clark interdite au moins de 18 ans, sur laquelle tout le monde a un avis, souvent très tranché. J’ai donc voulu voir ces clichés si scandaleux qu’ils doivent être cachés aux mineurs. Je ne suis pas critique d’art, je tenterai donc ici de vous traduire le ressenti qui a été le mien.

La première partie de l’exposition donne à voir les clichés de la mère de Larry Clark, que celui-ci a assistée dès ses 14 ans. Des photos au kitsch assumé, où bambins béats et caniches affublés de déguisements prennent la pose, sagement. Les coloris sont pastels, les noirs et blancs édulcorés et vaporeux. L’intérêt principal de cette ouverture est avant tout de montrer ce qui a poussé Clark à dédaigner les artifices photographiques, les distorsions de la réalité.

La transition est pour le moins brutale vers le second volet de l’œuvre, Tulsa. Cette ville de l’Oklahoma a vu naître Larry Clark vingt ans avant qu’il commence à la photographier, à en capturer des bribes. Ici, on croise des regards et des corps perdus, certains clichés sont d’une extrême noirceur. Comme celui de cette femme enceinte, nimbée de lumière comme une Madonne, qui s’injecte sereinement son poison. Les portraits, glaçants, capturent des jeunes vies déjà perdues, résignées. Pour avoir lu certains critiques dire de cette série qu’elle pouvait constituer une incitation, donner envie d’essayer cette drogue ou d’autres, je suis obligée de protester: cela n’a pas été mon sentiment du tout. Au contraire, c’est presque d’une campagne de prévention qu’il s’agit là.

Ébranlée par cette série très sombre, glauque même, j’arrive alors vers Teenage Lust, la partie de l’exposition qui lui a valu de tomber sous le coup de la censure. J’en ai tellement entendu parler que je m’attends à des images d’une grande violence, choquantes. Et il y en a. Mais il y a aussi des instantanés plus légers, où transparaît l’insouciance de ces adolescents qui fascinent Clark, qui l’obsèdent et l’habitent. On voit par exemple deux corps entremêlés dans une baignoire, un moment de tendresse plus que de sexualité, deux êtres qui semblent fusionner, se raccrocher l’un à l’autre…

Puis, sur un mur, une cinquantaine de clichés du même jeune homme. Dans les années 1990, Larry Clark fait le choix de ne pas sélectionner ses prises de vue. Il tente ainsi d’aller au plus près du réel, et on regarde ce garçon tour à tour sourire, faire la moue, dormir, un pistolet dans la bouche, se mettant en scène devant l’objectif avec parfois un air goguenard. Parfois on croit voir un gamin, innocent et candide, mais l’image suivante montre un homme, sûr de lui, durci, au regard pénétrant. Là encore, j’avais lu « à quoi cela sert-il de montrer un adolescent avec un pistolet dans la bouche ? » et la réponse qui m’est venue instinctivement, c’est : cela sert à montrer une réalité que nous ne voulons pas voir, mais qui n’en existe pas moins pour autant.

La dernière série, la plus récente, nous emmène à la rencontre de Jonathan Velasquez, skateur suivi par Clark pendant sa transition de l’enfance à l’âge adulte (de cette rencontre, Larry Clark tirera le film Wassup Rockers). On observe des corps impudiques, des blagues potaches, des amours et des amitiés qu’on croit inébranlables. Cette partie de l’exposition est certainement la plus optimiste, et il y a de l’espoir dans les yeux de Velasquez, une vitalité, qui, combinée à la vivacité des couleurs, laisse repartir le visiteur rassuré, un peu mais pas tout à fait.

J’ai trouvé l’exposition très belle et très troublante, d’une justesse incroyable. Je n’y ai vu ni exhibitionnisme, ni voyeurisme, et certainement pas de pornographie comme on a pu l’entendre ou le lire. Clark dresse le portrait d’individus, mais surtout d’une époque entre deux. On voit des jeunes qui cherchent les contours de leurs corps et de leurs esprits qui changent. On voit de la crasse et du sublime, des visages beaux et ingrats, du dégueulasse et du poétique. A mon sens, Clark a su capturer l’essence de l’adolescence sur la pellicule, tout en nuances et en exagérations. Parce qu’on n’est jamais aussi désespéré ou aussi heureux qu’à cet âge-là. Les peines sont forcément abyssales et les joies incommensurables.

Ce que nous offre Larry Clark, c’est ce moment fragile d’ouverture de la chrysalide, où l’on n’est plus tout à fait une chenille, mais où nos ailes n’ont pas encore séché…

Basquiat : un sale gosse exalté et engagé

Avant-hier, je ne connaissais de Jean-Michel Basquiat que la légende, celle d’un artiste à la vie brève et fulgurante. Sa mort prématurée a fait de lui un mythe, il est entré au panthéon des artistes disparus avant l’heure. On en oublierait presque son œuvre, et quelle œuvre ! Démiurge compulsif, il laisse derrière lui des milliers de tableaux, d’objets, de dessins. C’est une partie de cette collection que je suis allée découvrir, sans préconception puisqu’ignorant presque tout de son travail. Et je suis tombée amoureuse. L’exposition est colossale, à la (dé)mesure de sa productivité. Elle nous entraîne dans les pas de l’artiste aux pieds nus. Visite guidée dans l’univers des gratte-ciel et des sorciers vaudou, du base-ball et de la poésie…

On arrive à la rencontre du peintre alors qu’il commence tout juste à signer de son nom. Auparavant, avec Al Diaz, un ami, ils écument le sud de Manhattan sous le nom de Samo© (Pour « Same old shit » – qu’on pourrait traduire par « Toujours la même merde »). De leurs bombes de peintures explosent des déclarations de guerre aux conventions. Mais ces énoncés révolutionnaires sont restés sur les murs de la grosse pomme.

Les premiers travaux exposés surprennent par leur taille très modeste. Ce sont des cartes de base-ball retravaillées, aux visages découpés, auxquelles ont été ajoutés des tâches, des codes-barres ou du sang. Intitulées Anti-Product et numérotées, ces icônes de l’american way of life remettent soudain en question la consommation, l’identité aussi. Puis d’autres supports apparaissent, comme The Box, une boîte comme son nom l’indique, dont se dégage une impression morbide diffuse.

On arrive ensuite en 1981, Basquiat peint alors avec des traits simples, rapides, presque enfantins. Mais si les visages semblent élémentaires, les dents sont toujours apparentes et serrées, comme celles de crânes vivants. La mort et les éléments urbains sont omniprésents, on croirait voir l’œuvre d’un gamin dérangé, d’un petit citadin qui nous dessinerait ses cauchemars. Plus loin, j’ai un coup de cœur pour Skull, le portrait d’un homme-ville.

La suite des salles s’enchaîne, avec des moments d’envoûtement ou d’incompréhension. Certains des tableaux sont immenses, très colorés, présentant des motifs naïfs aux accents tribaux (Arroz con Pollo, La Hara). Mais à mesure que l’on avance, les travaux gagnent en complexité.

Basquiat multiplie les techniques utilisées, superposant collages, peinture et pastel, découpant, grattant jusqu’à obtenir ce qu’il cherche. De plus en plus, des symboles et des lettres viennent se mêler aux personnages et décors, conférant un côté cryptique et mystérieux aux canevas ou cagettes dont il se sert comme support. Paradoxalement, malgré l’enchevêtrement des textures et des sujets, certaines créations paraissent inachevées.

Les motifs du copyright, de la couronne et des organes internes reviennent fréquemment. Pour ce dernier, un élément de la biographie de l’artiste l’explique certainement : lorsqu’il a huit ans, il est renversé par une voiture. Il est alors hospitalisé pour qu’on lui enlève sa rate et sa mère lui offre un livre d’anatomie du corps humain.

Au fur et à mesure, on a l’impression de se familiariser avec l’artiste, on se détache de la signification rationnelle pour mieux s’imprégner des perceptions quasi-inconscientes qui émanent des toiles. Au lieu de lire chaque élément séparément, en divisant fond et forme, image et texte, on laisse le tout nous parler : du rêve américain, de rois africains dans la ville de verre, d’esclavage épique et ordinaire, de héros et de déchéance.

Puis, comme un interlude, une salle est consacrée aux dessins. Un en particulier a retenu mon attention, un autoportrait dans lequel on entraperçoit la vision que Basquiat a de lui-même : un visage éparpillé qui ressemble à un épouvantail, des cheveux en forme de cornes. Pour le reste, je dois dire que ce n’est pas la section que j’ai préféré.

On replonge ensuite de plus belle dans les tableaux monumentaux, les hommages aux rois du jazz (notamment un disque géant Now’s the time, dédié à Charlie Parker) pour arriver aux collaborations avec l’emblématique artiste Pop Art Andy Warhol. Des œuvres qui ont reçu une critique très sévère au milieu des années 1980 mais qui m’ont énormément plu. On y trouve un mélange des références des deux hommes sur des canevas démesurés, les couleurs et les mythologies envahissent la pièce toute entière.

Les « Œuvres Ultimes » clôturent notre pérégrination avec un retour aux sources de l’artiste. Quelques tableaux sont très simples, presque épurés. Mais de nouveau, les codes et les paroles chevauchent les personnages, et d’un trop plein de sens on retire l’impression d’un tourment, d’un art exutoire. Le dernier tableau en particulier, où ne figurent que des lettres, des symboles mathématiques ou ethniques, aurait pu être l’équation de la vie elle-même, vue par Basquiat.

Annie Sprinkle ou le féminisme clitoridien

Il va te prendre

Je reste toujours ébahie face aux clichés qui se rapportent aux femmes. Quand on me dit, avant un entretien pour du boulot : «Allez, ne t’en fais pas, fais leur ton plus grand sourire et ils vont te prendre, forcément.» Sous-entendu : ton recruteur est forcément un mâle, et tes compétences intellectuelles n’ont que peu d’intérêt. Par contre, sois jolie, aimable et la balance penchera dans ton sens. Et je ne fais pas de commentaire sur l’utilisation du verbe «Prendre»… non, une jeune fille se doit d’avoir un esprit pur, vierge de toute blague graveleuse.

Célibataire ?

Idem quand j’entends : «Mais comment une jolie fille comme elle peut-elle être encore célibataire ?» Ah bon, jolie, c’est la seule qualité recherchée par les mecs ? Zut… moi qui pensais que l’apparence était un critère beaucoup trop superficiel pour fonder un couple… Quand on me dit : «Oh tu vas faire de la boxe ? Mais tu n’as pas peur d’abîmer ton visage ?» Mon visage je sais pas, mais je suis très proche d’écorcher le tien là… Dans mon cours, il y a des jolis garçons, je ne pense pas qu’on leur ait fait ce genre de remarques… Quand on me dit : «Naaannn, mais t’es une fille, tu peux pas coucher sans avoir des sentiments…» Ou : «Naaannn, mais t’es une fille, tu peux pas comprendre qu’un mec aille voir une prostituée…»

Nous sommes des petites fleurs innocentes

Bien sûr, pour nous les filles, la Pulsion Sexuelle est du domaine du Grand Inconnu, celui qui fait peur, pas celui qui est excitant. Nous n’avons pas besoin de baiser (oups, un gros mot ! Pas très beau dans la bouche d’une fille… http://cestlagene.com/2010/06/18/caca/). Ni d’avoir d’orgasme d’ailleurs, c’est accessoire. Nous, on attend le Prince Charmant pour «faire l’amour». De préférence avec comme objectif : l’Enfant. Mais alors, comme dirait Sophia Aram, qu’est-ce qu’il avait dans la tête, Dieu, quand il a créé le clitoris ?? Nan parce que je vous rappelle que cet organe n’a aucune, mais alors vraiment aucune fonction… L’estomac c’est fait pour digérer, les yeux pour voir, la vessie pour évacuer l’urine, etc… Mais le clitoris ? Je répète la question de Sophia Aram parce qu’il y a encore pas mal de personnes persuadées que le sexe, ce n’est pas vraiment pour les femmes… Les femmes seraient des êtres éthérés, dépourvus de tout besoin sexuel ou presque. Certains vont même jusqu’à utiliser la « nouvelle » mode des sex-toys comme la preuve que nous, les femmes, sommes manipulées par le Grand Méchant Capital qui peut tout nous vendre, même quelque chose d’aussi inutile qu’un objet destiné à nous fournir des orgasmes.

La Femme

Et je ne parle pas de la misogynie encore très présente dans les esprits. Celle qui incite certains à penser que La Femme (comme s’il n’y avait qu’une femme, tirée en 3 milliards et quelques de copies) n’est pas faite pour tel métier, tel sport, telle place dans la société. Celle qui s’immisce si bien dans les têtes que les femmes s’auto-censurent et ne s’orientent pas dans les filières vues comme masculines. Alors même que leurs parcours scolaires sont meilleurs que ceux de leurs homologues masculins. Cette vision dévalorisée les maintient à une place de domestique dans leur foyer et de petites mains dans les bureaux. Je caricature, d’autres articles, d’autres statistiques sont là pour affiner le trait.

Les féministes, c’est rien que des lesbiennes poilues et frigides

Quand je cherche une figure féminine positive, valorisante, mes contemporaines me semblent souvent bien ternes. Il y a bien eu Beauvoir (http://www.babelio.com/livres/Beauvoir-Lettres-a-Nelson-Algren/43457), mais qui a repris le flambeau pour remettre en cause le modèle dominant avec autant d’éclat dans ses oeuvres et dans sa vie privée ? Les féministes passent le plus souvent pour des hystériques rabat-joie. Des femelles frigides, moches et qui détestent les hommes. Donc lesbiennes. D’ailleurs, si quelqu’un pouvait éclairer ma lanterne : pourquoi, parce que je veux les mêmes droits qu’un homme (même accès à l’éducation, même accès aux postes intéressants et bien rémunérés, par exemple, mais aussi droit de sortir quand ça me chante, de faire du jogging à 5h du mat’ si je veux, etc.), je serais forcément moche, frigide et lesbienne ?

Pro sexe !

Parmi les différents courants féministes (oui, surprise ! il en existe plusieurs, parfois en opposition de manière radicale) existe le féminisme pro-sexe. Une de ses représentantes la plus flamboyante est Annie Sprinkle. Le genre qui explose les clichés sus-mentionnés. Née en 1954, cette américaine commence très tôt à explorer sa sexualité. L’époque est propice. Elle commence à se prostituer à 18 ans, rencontre Gerard Damiano, le réalisateur de Deep Throat, devient sa maîtresse et commence une carrière d’actrice-réalisatrice dans le monde du porno, très expérimental dans les années 70. Ce qui différencie Annie Sprinkle des autres femmes dans le monde du porno, en plus de son approche décomplexée du sexe (contrairement à Linda Lovelace ou Betty Page qui renieront leur carrière par la suite), c’est la réflexion qu’elle développe sur la sexualité et la place des femmes dans un monde d’hommes. Cette réflexion qu’elle commence il y a 35 ans dans le porno, elle l’étendra rapidement à toute la société, en posant des questions de prime abord naïves : pourquoi donc une femme nue fait si peur (« Why do ‘citizens have to be protected’ from dancing nude women ? »).

Whore heroes

Au départ, Annie Sprinkle ne se sent pas concernée par le féminisme qu’elle trouve peu réjouissant. Elle n’a rejoint le combat des féministes que pour mieux défendre la cause des prostitué-e-s. (http://anniesprinkle.org/writings/whores_heroes.html). Son combat serait plutôt celui qui permettrait aux femmes d’accepter leur corps au-delà des normes et des tabous qui s’y sont rattachés, siècle après siècle, toutes sociétés confondues, de leur apprendre à connaître ce corps et à ne plus le considérer avec dégoût ou distance. Le travail d’Annie Sprinkle consiste à expérimenter et à diffuser toutes les connaissances liées au plaisir sexuel. Et pour ce faire, elle se met en scène lors de performances, par exemple Public Cervix Announcement : sur scène, à l’aide d’un spéculum, elle permet aux spectateurs d’observer son col de l’utérus. Evidemment ce spectacle crée la polémique. Mais le message est clair : sortir le corps de la femme, et en particulier son sexe, du mystère où on le garde depuis des siècles. L’origine de ce mystère change, auparavant il était lié à la crainte de Dieu, de nos jours, le mystère est encore favorisé par trop de science qui font du corps une sorte de machine, par trop de jargon médical qui éloigne le quidam d’un savoir qui est pourtant accessible

Actrice porno et doctorante

Son site le prouve, son œuvre n’est pas (que) pornographique. Annie Sprinkle possède un humour foudroyant. Ses images sont parfois à la limite du kitsch, mais il faudrait avoir une sacrée dose de mauvaise foi pour y trouver du dégradant (http://anniesprinkle.org/past/ppm-bobsart/script.html). Son travail est reconnu par les universitaires : elle est la première actrice porno à avoir obtenu un doctorat en Sexualité Humaine à l’Institute for Advanced Study of Human Sexuality (San Francisco). Elle est l’objet de thèses de doctorats et d’études se penchant sur la performance artistique. Il ne s’agit pas d’une spécialiste du sexe comme on en voit fleurir dans les magazines féminins (entre autres). Le genre de spécialiste qui donnerait des conseils normés et par là même angoissants pour qui ne se retrouverait pas dans ladite norme. Au contraire, Annie Sprinkle cherche à apporter à chacune et chacun des clés, à ouvrir des pistes. Elle explore les différentes facettes de la sexualité humaine et nous autorise à aller voir au-delà des clichés de plus en plus restreints de la pornographie. De la même façon que chaque personne est unique, sa sexualité l’est également. Donc pas de méthode universelle. Au contraire, son site, reflet de son travail, foisonne de toutes sortes de documents. Photos, vidéos, agenda de ses diverses performances et ateliers, textes. Et tout ça en accès libre!!

Annie Sprinkle ne nous fait pas la morale, ne juge jamais, elle fait ce qu’elle aime (encore une de ses particularités, l’amour n’est pas évacué de son discours, bien au contraire) et nous le raconte avec humour souvent. Elle ne nous dit pas de la prendre comme modèle à suivre. Elle s’amuse, elle prend son pied et envoie par-dessus les moulins toutes les crispations qui peuvent éclore dès qu’on parle sexualité ou place des femmes. Comme elle le dit très bien, son corps, son cœur et son âme sont un laboratoire destiné à la recherche sur l’orgasme féminin. Voilà une femme puissante et entière, bien loin de cette conception de la femme uniquement victime qui a tendance à envahir notre quotidien.