Une mosquée près de Ground Zero ?

Alors que les élections de mi-mandat approchent aux États-Unis dans un climat économique et social délétère, une nouvelle polémique fait rage. Le projet de construction d’un centre communautaire musulman à deux ‘blocks’ de Ground Zero (le site des attentats du 11 septembre 2001) divise les citoyens et politiques américains. Un sondage CNN montrait la semaine dernière que 68% des américains y étaient opposés, et le sujet, pourtant local, pourrait bien devenir un des enjeu pour le scrutin de novembre…

« Mosquée monstrueuse »

Le projet de construction de la Cordoba House sur le Park 51 est en fait dans les tuyaux depuis huit mois, et cela n’avait pas déclenché d’émoi particulier. C’était sans compter l’intervention d’une blogueuse du nom de Pamela Geller. Le 6 mai, elle écrit un article intitulé « Une mosquée monstrueuse va voir le jour dans l’ombre de la mort de la destruction islamiques du World Trade Center ». Elle y dénonce violemment l’initiative, qui serait à ses yeux une insulte, une humiliation et une provocation pour les milliers de morts du 11 septembre et leurs familles, ainsi que « de l’expansionnisme et de la domination islamique ».

Des propos extrêmement virulents qui sont plutôt habituels chez Pamela Geller, dont le site (Atlas Shrugs) contient près de 270 articles débattant l’appartenance de Barack Obama à la foi musulmane. Elle a par ailleurs monté une association, « Stoppez l’islamisation de l’Amérique » (SIOA) avec un autre blogueur d’extrême droite ouvertement islamophobe, Robert Spencer (Jihad Watch). Les sites de ces sympathiques militants renvoient dans les liens vers d’autres organisations tout aussi pacifiques et bienveillantes, entre autres les skinheads de la English Defense League (de « courageux patriotes » selon Geller). Spencer et Geller, éternels défenseurs de l’amour et de la concorde, ont aussi fait l’acquisition de panneaux publicitaires sur les bus de Manhattan. On y voit les tours du WTC face à la Cordoba House (où un croissant et une étoile ont été ajoutés) et l’inscription « Pourquoi ici ? ».

Républicains et Démocrates divisés

Une fois la polémique lancée sur le net, tout le monde politique y est allé de son petit commentaire, sans que cela dépasse toutefois le cadre local. Mais le vendredi 13 août, voilà que le président himself s’en mêle. Au cours du traditionnel iftar célébrant le ramadan à la Maison Blanche, Barack Obama a reconnu que Ground Zero était un « hallowed ground » (un sanctuaire) mais il a rappelé les principes du 1er amendement en ces termes : « En tant que citoyen, et en tant que président, Je crois que les musulmans ont les mêmes droits à pratiquer leur religion que tout le monde dans ce pays. Et cela inclus le droit de construire un lieu de culte et un centre communautaire sur une propriété privée du sud de Manhattan, en accord avec les lois et ordonnances locales. C’est l’Amérique. Et notre engagement pour la liberté religieuse doit être inébranlable. »

Une déclaration « applaudie » par le plus fervent défenseur du centre Cordoba, le maire républicain de New-York, Michael Bloomberg. Un autre républicain, qui a de surcroît perdu sa femme dans les attentats du 11 septembre, Ted Olson, approuve également « nous ne voulons pas transformer un acte de haine des terroristes envers nous en un acte d’intolérance contre les personnes religieuses ». En revanche, Harry Reid, sénateur démocrate a désavoué le président, estimant que le centre ne devrait pas être construit à cet endroit. Sans surprise, Sarah Palin s’est également opposée au projet, notamment via Twitter.

Islamophobie croissante

Mais parmi les opposants au projet Cordoba, certains ont été beaucoup plus loin, trop loin. Newt Gingrich est l’ancien porte parole républicain à la Chambre des représentants, et il se verrait bien candidat des éléphants aux présidentielles 2012. C’est peut-être dans cette perspective qu’il a fait cette déclaration toute en nuance, alors qu’il était l’invité de Fox&Friends sur la chaîne conservatrice de Rupert Murdoch : « Les nazis n’ont pas le droit d’ériger un insigne à côté du musée de l’holocauste à Washington. On n’accepterait jamais que les japonais construisent un site à côté de Pearl Harbor ». Un blogueur de droite (RedSate) et contributeur sur CNN, Erick Erickson, a lui aussi fait preuve de discernement, en comparant l’Islam au satanisme et en suggérant qu’Obama soutenait par ses propos les « sacrifices humains ».

Ces débordements sont en fait symptomatiques d’une islamophobie croissante aux Etats-Unis. Car le débat autour de la soit disant « mosquée de Ground Zero » joue sur les sentiments pour soutenir une politique nauséabonde. En fait, il existe déjà deux mosquées à proximité, mais cela n’a jamais posé de problème. Et s’il s’agissait vraiment de protéger la mémoire des victimes du 11 septembre, comment expliquer les manifestations contre l’implantation de lieux de culte musulman dans le Tennessee, en Californie, en Géorgie ou à Staten Island ? Comment expliquer qu’une église de Floride projette d’instaurer à la date du triste anniversaire un jour pour brûler le Coran ? Pourquoi les américains sont-ils de plus en plus nombreux à penser que Barack Obama est musulman ? Et tout cela malgré les données récemment publiées par Gallup and Pew qui démontrent que l’immense majorité des musulmans aux Etats-Unis sont bien intégrés économiquement, politiquement et religieusement…

Le centre Cordoba n’est pas « la mosquée de Ground Zero ». D’abord, parce que le design architectural des treize étages est volontairement sobre, sans coupole et sans minaret. Ensuite parce qu’il s’agit d’un centre complet, avec une salle de sport, des salles de réunion, une piscine, un restaurant, une bibliothèque, un auditorium, une garderie, bien sur une salle de prière accessible à tous et…un mémorial du 11 septembre. Dans deux semaines, à la date fatidique, la SIOA a prévu de manifester son opposition au projet. Une belle manière de se souvenir des musulmans pacifiques qui sont morts, comme les chrétiens et comme les juifs, dans un déluge de feu et d’acier, tués par des extrémistes illuminés.

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